Mardi 13 mai 2008
    Je viens de terminer la première partie de mon nouveau roman. J'étais très enthousiaste à l'écriture, mais la relecture me laisse plus hésitant. J'oscille toujours, lorsque j'écris, entre l'exaltation et un profond abattement. Je me sens déçu, condamné à n'être jamais qu'un écrivain médiocre. Rien de bien original, en somme.

    L'ami Émilio cite sur son blog A.Green ("La lettre et la mort"), que je n'ai jamais lu : " l'écrivain peut mourir de son écriture, mourir de cette écriture qui creuse trop profondément dans sa vie psychique jusqu'à réveiller, réveler, l'insoutenable." Il se dit réticent et tremblant, puis se demande : "À quand la Lettre et la vie ?" D'une certaine manière, l'écrivain peut sans doute mourir de son écriture, ou tout du moins être mis par elle en danger, sans cesse sur le fil du rasoir, entre raison et folie. Mais, cher Émilio, écrire sur la mort, c'est inexorablement écrire sur la vie. Peut-être est-ce pour cela que je ne pourrai jamais écrire sur autre chose.


   
par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mardi 6 mai 2008
    J'ai lu, dans la presse, les règlements de comptes entre Houellebecq et sa mère. L'étalage laisse un peu dubitatif, mais il faut avouer que la matriarche réunionaise est plus proche d'une Carmen Cru sous acide que d'une maman bienveillante. Quand un journaliste lui rapelle qu'elle traite son fils de fainéant, elle répond qu'il n'a jamais rien branlé de sa vie, "à part lui-même". C'est certes très drôle si, comme moi, on a le goût de l'humour potache, mais aussi profondément pathétique. Le personnage Houellebecq gagnerait presque en sympathie. N'y a-t-il pas quelque vérité, lorsqu'il écrit que la mère est "la faille" ? Une faille originelle, parfois malgré elle. Combien d'auteurs sont poussés de l'avant par la figure de la mère ? Comme si l'écriture rafistolait, pansait, ou cherchait à rétablir sans cesse une justice.

    Je pensais écrire sur la figure du père, et je rêve de plus en plus de ma mère. Des rêves de déchirement, de violence, d'abandon et d'errance. Pourtant, si je ne peux pas dire que mes personnages n'ont rien de mes parents, ils ne sont que personnages de fiction et, objectivement, rien ne les rapproche. J'ai plutôt la sensation que chacun est une déclinaison de moi, cinq variations irréelles et chacune, au fil des pages, livre des secrets, ouvre la porte d'autres dimensions. Quel changement le texte amorce-t-il en moi ? On ne peut sortir indemne de l'écriture, d'un roman et de personnages avec lesquels on vit durant des mois ou des années. Et cette phrase de Bataille, dans "Ma mère", sans cesse me revient : "J'ai brûlé mes vaisseaux."
par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mercredi 23 avril 2008
Samedi, je fais le pied de grue devant ma boîte aux lettres dans l'attente des épreuves d'Une éducation libertine. Enfin les voilà, et la mise en page de la Blanche me fait paraître ce texte un peu plus étranger. Car on s'habitue, au fil des corrections, au texte comme objet, à ses contours, et l'on s'y promène en territoire connu. Il est transformé, plus élégant, il se rapproche de l'aboutissement. C'est à la fois émouvant et angoissant... Je relis fébrilement, me plonge de nouveau dans les plans de Paris et dans la mine d'or du site Gallica. Il faut enfin faire le choix d'une quatrième de couverture et d'un bandeau. Et si je m'étais trompé ? Et s'il restait encore des coquilles ? Et si, et si, et si... Mais le temps n'est plus aux questions, il faut déjà renvoyer les épreuves que la postière engloutit dans un chronopost. "Je peux fermer ?" demande-t-elle. Dans pareil cas, j'ai toujours la sensation d'être soudain assailli par un trouble obsessionnel compulsif. Peut-être me suis-je planté de document ? Peut-être ai-je glissé un annuaire par inadvertance ? Oublié ma liste de course au beau milieu du manuscrit ? Je coupe court au suspense : "Vous pouvez fermer."
En route pour l'impression.
par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Vendredi 18 avril 2008
Je lis le "journal de marche" de mon grand-père, sur la route d'Indochine, de 1946 à 1948 :

"Après avoir longé et admiré depuis l'aube le panorama exotique et merveilleux des îlots qui jalonnent l'étroit chenal naturel au centre de l'archipel des îles de la Sonde, nous entrons en rade à Singapour, et nous restons au large à attendre le ravitaillement du ferry-boat et du mazoutier. Pendant que le steamer se frayait un passage entre les îles, je me croyais parfois transporté dans ma tendre jeunesse, et avais le sentiment de revivre le fabuleux périple de Robinson Crusoë. Il m'a alors semblé retrouver en ces îles l'enchantement de merveilles déjà connues, ou plutôt ardemment désirées. Etrange impression, penseront certains, mais que n'éprouve-t-on pas d'irréel et d'insaisissable en soi-même sous ces latitudes ?"

Lorsqu'il m'a remis ce carnet, j'ignorais qu'il avait écrit. Je savais son goût des mots, et la finesse de sa calligraphie. Fût-ce sur une carte d'anniversaire, il a toujours eu le souci du mot juste. J'ai pourtant découvert avec fascination ses écrits de jeunesse. Il avait 18 ans. Je découvrais le jeune mousse qu'il fut derrière le vieil homme qui m'est familier. Et, surtout, nous qui n'avons jamais parlé littérature, cette sensibilité qui nous réunit. Je sais l'ascendance de mes grands-parents, et plus particulièrement des figures paternelles sur ma vie et sur mon écriture. Par leur présence ou leur absence, chacun d'eux définit celui que je suis. Une pierre jetée dans l'eau disparaît et autour d'elle les cercles continuent de troubler l'onde et de se répéter.
par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Jeudi 17 avril 2008
    Tout le monde la méprise la rue Paille. C'est là que la jeunesse du bourg se débauche. C'est là surtout que la mer déverse ses immondices, ses chats morts et ses chiens crevés. Car la rue ne suffit pas à la rage écumante de la mer.
    Une détresse cette plage elle aussi, avec ses tas d'ordures pourrissant, ses croupes furtives qui se soulagent, et le sable est noir, funèbre, on a jamais vu sable si noir, et l'écume glisse dessus en glapissant, et la mer la frappe à grands coups de boxe, ou plutôt la mer est un gros chien qui lèche et mord la plage aux jarrets, et à force de la mordre elle finira par la dévorer, bien sûr, la plage et la rue Paille avec.

    Au bout du petit matin, le vent de jadis qui s'élève, des fidélités trahies, du devoir incertain qui se dérobe et cet autre petit matin d'Europe...


Cahier d'un retour au pays natal, Aimé Césaire
par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Jeudi 10 avril 2008
Avril, avril, avril et son ciel d'anthracite et son crachin froid et son vent monotone. J'écoute Bleu pétrole, de Bashung, et je crois n'avoir jamais autant aimé un de ses disques. Je termine le second tome de la Recherche ; sans que les émois du jeune Proust pour les fougueuses adolescentes de la promenade de Balbec ne me touchent. Sont-ce les codes de cette enfance bourgeoise qui me la font parfois trouver mièvre et désincarnée ? J'ai pourtant la fascination de l'écriture de Proust, de ce flot ininterrompu et sensitif, mais je voudrais qu'il fût né de la lie du peuple. J'attends sa délivrance et son émancipation, au fil d'une œuvre à la démesure d'une existence. Je ne la lis pas avec assiduité, mais je sais qu'elle m'accompagnera longtemps, des années sans doute. Je trouve à cette idée quelque réconfort. Comment écrit-on autant, avec une telle exigence, comment acquiert-on cette précision du mot et du ressouvenir ?

De mon texte, je voulais faire une chronique familiale, habitée par cette phrase du film de Daldry : A woman's whole life in a single day ; and in that day, her whole life. J'avance à tâtons, j'infiltre une famille qui n'est pas la mienne mais dont chaque membre est une parcelle de moi, je trace des cercles autour de la figure fantasmée du père, je trace un cercle, dont le diamètre décroît, un ouroboros. Je dessine à chaque strate des héritages. Y-a-t-il, dans nos vies, des jours qui les résument à eux seuls ? Des instants de quintessence existentielle ? Ou sont-ils toujours balayés par l'instant suivant, le jour d'après, ne laissant d'eux qu'un exercice littéraire ?

par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Vendredi 4 avril 2008
    Quel auteur parlait de l'ascendance cyclique d'œuvres sur ses propres romans ? Il y a quelques temps, je titrais un article "Wittkop, noir soleil". Aujourd'hui, la finalisation de mon roman est en cours chez mon éditeur et j'ai été contacté par une correctrice qui lisait, dans un train la ramenant à Paris, Les Rajahs Blancs, de Gabrielle. Elle m'a parlé de son admiration pour ses œuvres, puis de ses relectures, il y a deux ans, des épreuves de Chaque jour est un arbre qui tombe, pour les éditions Verticales. Il semble qu'Une éducation libertine soit placée sous une bonne étoile witkopienne.
    Je garde les Rajahs blancs et Hemlock dans ma bibliothèque et repousse sans cesse leur lecture. Bien que mon petit doigt me dise qu'existent encore des inédits, je sais que l'excitation de la découverte laissera place au plaisir nostalgique de la relecture. Je couve ces deux romans du regard, promesse d'un dernier voyage dans l'univers baroque et luxuriant de Wittkop.
    Un univers en enfante un autre : lorsque j'écris, un auteur devient une figure tutélaire, des chansons dessinent un contour sonore, des images éclipsent un monde au profit d'un autre, mêlé de photos, de films, de souvenirs, de sensations. Jamais mon esprit n'est plus incisif qu'à l'instant de m'endormir, lorsque je balance entre la conscience et le sommeil. Les choses m'apparaissent avec acuité ; ce sont souvent des réminiscences très sensorielles que j'ai le sentiment de pouvoir restituer avec fidélité. Peut-être est-ce cela, l'état d'écriture, une suspension de la réalité, un no man's land psychique dans lequel idées et sens affluent et prennent chair, une dissolution de soi dans laquelle on convoque à loisir Woolf, Proust ou Wittkop, où le temps est flexible et maléable, où l'on touche à la toute puissance d'un Dieu.
par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Vendredi 4 avril 2008
Je ne crois plus aux mots des poèmes,
car ils ne soulèvent rien
et ne font rien.

Autrefois il y avait des poèmes qui envoyaient un guerrier se faire trouer la gueule,
mais la gueule trouée
le guerrier était mort,
et que lui restait-il de sa gloire à lui ?
Je veux dire de son transport ?
                         Rien.

Il était mort,
cela servait à éduquer dans les classes les cons et les fils de cons qui viendraient après lui et sont allés à de nouvelles guerres
atomiquement réglementées,

je crois qu'il y a un état où le guerrier
la gueule trouée
et mort, reste là
il continue à se battre
et à avancer,
il n'est pas mort,
il avance pour l'éternité.

Mais qui en voudrait
sauf moi ?

Et moi, qu'il vienne celui qui me trouera la gueule
je l'attends.



Antonin ARTAUD, Textes écrits en 1947
par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mardi 1 avril 2008
J'ai lu, la semaine passée, un article sur la littérature gay. Qu'est-ce que la littérature gay ? Qu'est-ce que la littérature homosexuelle ? Un hétéro peut-il faire de la littérature gay, et inversement, un homo de la littérature hétéro ? Bref, toutes ces questions existentielles... Sachez donc que, d'après ma lecture, la littérature gay serait une littérature communautariste (exclusivement écrite par des homosexuels, souvent pour des homosexuels) alors que la littérature homosexuelle serait une littérature qui traite du thème de l'homosexualité. Hmmm, soit !

Tout ce qui enferme l'homosexualité m'agace : je hais la gay pride, Têtu, le marais, pink TV et les rayons gays de la FNAC et de Virgin. Et pourtant, si je parcours ce blog, je m'aperçois que les auteurs homosexuels y ont une place de choix : Proust, Wilde, Mishima, Wojnarowicz, Cunningham, Wittkop, Woolf (?)... Alors quoi ? Qu'ont-ils de plus ces auteurs ? Woolf écrit-elle comme un homme et Proust comme une femme ? Et Sade ? Et Littel ? Ah, dilemne ! Je me laisse croire que l'homosexualité force à l'écriture (c'est mon cas, du moins le pensé-je) et que les auteurs homos ont une sensibilité particulière, une perception du monde qui, parfois, me fait écho. En revanche, les auteurs gays me rebutent (je ne les citerai pas), même si certains semblent entre deux eaux (Wojnarowicz ?). Je m'y perds... Et moi d'ailleurs, ai-je maintenant à me questionner ? Serai-je classé au rayon gay de la FNAC ? Têtu fera-t-il une critique de mon roman ? Et avec tout ça, m'accusera-t-on d'être hétérophobe ou homophobe ? Je préfère résoudre la question en pensant que la littérature, peu importe l'auteur et peu importe le thème, est profondément sexuelle et n'admet pas ni limites ni classement.

par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Mercredi 26 mars 2008

    Jusqu’à l’âge de trente-cinq ans, lorsque j’écrivis Junky, j’avais une répugnance toute particulière pour le fait d’écrire, de coucher sur le papier mes pensées et mes sentiments. De temps à autre, je notais quelques phrases et puis je m’arrêtais là, écrasé par un dégoût et une vague horreur. À présent, écrire m’apparaît comme une nécessité absolue, et en même temps, j’ai l’impression d’avoir perdu mon talent et de ne rien pouvoir réussir, une impression comparable à la certitude physique d’être atteint d’une maladie que l’esprit tache d’éviter et de nier.

J’ai le sentiment de ne pouvoir, ou, à un niveau plus profond, de ne vouloir entamer mon œuvre véritable. Je me contente d’éluder le problème, de le contourner, de prendre des notes.

 

William S. Burroughs

par Jeb publié dans : Littérature
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus